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Publié : 22 novembre 2010
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Dernière modification : 23 septembre 2013

Ces drôles de trombines !

De la page au site

Prendre en compte de manière systématique la source dans leur démarche de validation de l’information.

« Mentionner sa source » est une consigne rencontrée fréquemment par les élèves. Quant il s’agit d’une page web, l’opération se limite le plus souvent à recopier l’adresse de la page. Lors de leur exploration les élèves ne quittent pas la page web consultée ; ils prennent rarement en considération l’environnement du texte, son contexte éditorial, pour construire une représentation de la source.

Quitter la page web...

Comment faire en sorte que les élèves quittent momentanément la page et considèrent l’intention de la publication ?

Il nous faut conduire les élèves à explorer le paratexte [1] [2] car il est indispensable à la compréhension et à la validation des informations d’une page web.
La lecture hypertextuelle peut ici constituer un obstacle dans la mesure ou elle ne favorise pas la clôture du texte (où est le texte ? où est le titre ? Où est l’auteur ?, etc.) ; clôture nécessaire pour construire la notion clé d’unité documentaire.

Les premières tentatives

Pour sensibiliser les élèves nous les avons d’abord confrontés à des sites fantaisistes ou parodiques (Dhmo.org, Désencylopédie, Scientists of America, etc.). Les élèves ont toujours assez rapidement éventé la supercherie à partir de la page consultée sans analyser de manière approfondie la source. Ils se fient à quelques indices essentiellement formels (aspect de la page, étrangeté de l’information, etc.).

De le cadre d’un scénario, quelles contraintes imaginer pour qu’une enquête autour de la source devienne indispensable ?

Partir de la notion d’invalidité (contrairement à ce que nous avions l’habitude de faire) s’est avéré une contrainte suffisante pour forcer l’examen que nous attendions.

Une progression

Nous avons alors tenté de mettre en place une courte progression destinée à favoriser dans un premier temps l’identification de la source pour ensuite tenter de déceler ses intentions en vue d’amorcer une validation des informations contenues sur une page web.

Déroulement

En partant de la page qu’ils ont trouvé au cours d’une recherche quelconque on demandera aux élèves de « mentionner leur source et d’expliquer par écrit pourquoi il lui font confiance ».
Le vocabulaire choisi dans la formulation de la consigne reproduit un lexique banalisé au lycée ; c’est ainsi que beaucoup d’enseignants s’expriment quand ils abordent la question de la référence.
Les réponses s’avèrent très partielles : la référence se limite au relevé de l’adresse et la validation à des commentaires succincts (« c’est bien parce que ça figure en tête de ma recherche sur Google », "ça a l’air sérieux", "tout le monde connaît Wikipédia !, etc.)

Nous leur proposons alors de revenir sur cette étape à partir d’un document commun à l’ensemble du groupe de manière à pouvoir en discuter ensemble. Grâce à un raccourci ils se rendent donc à l’adresse suivante : http ://www.scientistsofamerica.com/index.php ?texte=92

Il leur est alors demandé de « trouver des arguments permettant de mesurer la confiance que l’on peut accorder à l’information contenue dans cette page ». Les arguments sont listés au tableau : aspect graphique "sérieux", site scientifique américain, article signé accompagné d’une mention de spécialisation, photo légendée, etc.

L’enseignant intervient alors et explique (après s’être excusé de cette duperie) que l’information de la page est totalement fantaisiste. La consigne de travail devient alors : « prouvez moi de manière formelle que cette information est fantaisiste ».

La contrainte par la preuve

Le problème est donc posé « à l’envers ». Traditionnellement nous demandons aux élèves de chercher des arguments pour valider une page. Travailler en partant de l’invalidité rompt avec la fausse familiarité à l’égard du Web et offre l’avantage d’orienter l’exploration vers un repérage de données plus concrètes. Par exemple on peut difficilement dire : ça a l’air faux, de même qu’on ne peut pas se limiter à conclure que les informations sont étranges. Le verbe choisi dans la consigne (prouver) est volontairement très fort et conditionne l’exploration ; un faisceau d’indices ne constituant pas une preuve. Cet artifice montre que le texte seul ne suffit pas : la recherche d’une preuve ne laisse pas d’autre alternative que de quitter le texte initial pour étendre l’investigation au site lui-même.

Les élèves vont alors adopter diverses stratégies de relecture : ils vont d’abord relever les incohérences du texte (ce qui ne constitue pas une preuve formelle et rédhibitoire d’invalidité) puis certains, peu nombreux, vont vérifier les informations sur le web (avec Google ils retombent invariablement sur la page de départ, ce qui ne laisse pas de les intriguer), les plus hardis vont enquêter sur Scientists of america à l’aide Google, etc. On observe alors que très peu d’élèves remontent à la racine du site, consultent le contenu d’autres articles du site, ou cherchent d’éventuels « Qui sommes-nous ? à propos, les auteurs, etc. ».

L’enseignant peut alors présenter un parcours de lecture différent et non linéaire qui parcourt le site (et non plus seulement la page) à la recherche d’informations d’un autre type. Ce parcours aboutit nécessairement à la page d’accueil qui sera observée avec une attention particulière.

La page d’accueil de Scientists of America est une imitation de site scientifique. Elle présente une mise en page très « classique », pour ne pas dire standard : logo, bandeau, liste des articles, liste des rubriques, cadre-marge contenant des informations relatives au site lui-même, publicités, etc. Pas de preuve d’invalidité en apparence ! (c’est pourquoi nous avons retenu ce site pour les besoins de la démonstration).

C’est donc tout d’abord la liste des articles qui va nous intéresser : certains intitulés sont pour le moins étranges : « En Bretagne, il ne pleut que sur les Parisiens », « Le téléphone cellulaire est bon pour les adolescents », « La lecture régulière d’un mensuel masculin permet de mieux comprendre les femmes », etc. Nous convenons avec les élèves que le nombre d’indices s’accumule au fur et à mesure de notre exploration. Il est temps de se demander quelle est l’intention de ce site, quel est son projet et propos.

Un curieux « Why do you need us ? » attire alors notre attention collective. Sa lecture nous dévoile une vocation certes opportuniste puisque les articles sont publiés à la demande : [le] service se propose de donner du poids à vos arguments en les faisant valider, détailler et diffuser par [des] experts » , le doute s’installe durablement mais pas suffisamment peut-être pour prouver que ces articles d’experts sont fantaisistes.

Notre enquête se poursuit avec l’examen du « Who we are ? ». A ce stade, les élèves conviennent que la page d’accueil s’avère être la page la plus adaptée pour repérer ce type d’information.

Le lien nous affiche une page dont je reproduis ici le contenu :

Une équipe dynamique

Qui est ScientistsOfAmerica.com ?
ScientistsOfAmerica.com est un média indépendant composé d’une équipe dynamique et concerné par la vulgarisation scientifique. Pour toute question, vous pouvez nous contacter à l’adresse : team@scientistsofamerica.com

N’hésitez pas non plus à consulter notre revue de presse 
...

Il nous appartient alors d’expliciter certains termes complexes : média indépendant, vulgarisation scientifique (faux-ami toujours mal compris). On atteint ici un stade limite dans le cadre de la démonstration. De nombreuses notions manquent à l’appel : les élèves ne comprennent pas l’intérêt pour un site de mettre en avant une indépendance éditoriale. Indépendance par rapport à quoi ? Les enjeux de la presse sont encore bien mal maîtrisés. Pour certains élèves, par exemple, l’absence de publicité est l’indice que le site n’a pas de financement apparent, il est donc à classer dans la famille des sites d’amateurs ; en conséquence il ne saurait être qualifié de sérieux ! Un rappel s’impose pour expliquer que le journalisme obéit à une charte qui garantit au rédacteur la possibilité d’informer sans subir aucune influence externe (politique, économique, etc.).

La parodie

Les élèves sont finalement amenés à découvrir une photographie de toute l’équipe supposée de Scientists of America. Les photographies de personnes aux visages outrageusement déformés par « morphing » constitue la preuve ultime que nous cherchions.

Cette révélation (souvent finale) est destinée à marquer les esprits "on ne nous y reprendra plus !"

Il reste à conclure l’examen par la question fondatrice (même si elle était implicite ici) : quelle est donc l’intention de ce site ? Quelle est sa vocation ? On peut dès lors évoquer la notion de "parodie" et revenir sur le piège (documentaire) que constitue l’imitation (volontaire ou non) de sites réellement "sérieux".

Prolongements

Après la démonstration vient le temps de l’acquisition.

Il a par exemple été demandé aux élèves de supprimer sur une page web les éléments (cadres, bloc de textes) qui leur paraissaient secondaires pour évaluer la validité de la source et ne garder que les indices indispensables lors de cet examen. Pour réaliser cet exercice nous leur avions distribué (numériquement) une page web (reproduite sur traitement de texte) dont tous les éléments avaient été préalablement « mélangés » en blocs d’information. La consigne leur imposait de ne conserver que cinq blocs. Un bilan permettait de discuter de l’opportunité de leurs choix et de nommer certains éléments mal connus (tags, commentaires, etc.). Il est à noter que beaucoup d’élèves conservent l’illustration photographique « parce qu’une photographie c’est la réalité ». On retrouve ici leur attachement à ce type d’indice de lecture.

Les documents distribués aux élèves figurent à la fin de cet article. La page de l’article est reproduite avec l’aimable autorisation de Rue89.

Nous avons également travaillé avec les élèves sur une analyse approfondie de certains « Qui sommes-nous ? » pour tenter de lister les informations contenues dans ce type de précisions. Le « qui sommes-nous ? » du webzine Slate.fr nous fut d’un précieux secours (avant sa disparition au cours d’une refonte du site). Nous avons par exemple regroupé les informations contenues dans ces "Qui sommes-nous ?" sous de grandes rubriques : famille de ressource, économie de la ressource, objectifs éditoriaux, avis d’intention, etc.

Il reste sans doute à poursuivre avec les élèves une réflexion sur la manière de prélever de l’information sur une page en ne négligeant pas un travail de description de la ressource. On peut par exemple construire avec les élèves de seconde et de première une fiche signalétique destinée à prendre en compte les caractéristiques génériques et génétiques de la ressource et leur montrer que leurs propres travaux s’en trouvent ainsi améliorés. On voit ici que la notion de source sert d’introduction à celle de référence dans toutes ses dimensions :

- 1. Elle permet effectivement de retrouver (ou de consulter à nouveau) un document utilisé lors d’un travail de recherche (connaissance généralement acquise en classe de seconde) ;
- 2. elle permet (autorise) également l’exploitation de l’information contenue dans le document ;
- 3. elle prouve l’origine des données exploitées pour pouvoir (éventuellement) les vérifier ou enquêter de manière plus approfondie sur leurs sources ;
- 4. elle constitue un moment clé de l’argumentation en montrant au lecteur que le discours qu’on lui propose est étayé et qu’il entretient une relation dialogique avec d’autres discours.

Le dernier usage - que l’on peut qualifier de rhétorique - est particulièrement ignoré par les élèves qui, tout au contraire, ont tendance à dissimuler l’origine des informations prélevées prétextant parfois que leur travail ne serait pas jugé suffisamment « personnel » dés lors qu’il se réfèrerait de manière trop explicite à d’autres travaux. Cette hypercorrection abusive résulte peut être d’une mauvaise compréhension des attendus en matière de travail personnel sur document.

Le moment de lecture d’exploration se trouve donc enrichi. Certes il ne s’agit que de la première phase de la lecture d’étude mais il me semble qu’elle est indispensable pour favoriser les conditions de la rencontre qui s’annonce et qui lui succède. Cette ultime étape aura pour enjeu rien moins que la découverte et la connaissance.

Les compétences et les notions

Compétences documentaires attendues

- Construire une démarche d’investigation.
- Acquérir une stratégie de recherche d’information adaptée aux exigences intellectuelles du second cycle.
- Choisir des critères de sélection des documents.
- Savoir distinguer le paratexte du texte et savoir l’explorer.
- Savoir identifier une source.

Notions étudiées :

- Source : paratexte, intention éditoriale
- Notions secondaires : caution, validité

Niveau de formulation expert :
"Une page web est intégrée à un espace éditorial plus vaste qui détermine son contenu , actualise une intention éditoriale et s’adresse à un public supposé."

Niveau de formulation élève :
"Une page web ne peut être totalement comprise que située dans son contexte de publication ; contexte qu’il faut examiner pour tenter de valider l’information."

Notes

[1"Les mots et les phrases du texte laissent tout autour un espace libre : le cotexte. Dans cet espace disponible seront introduits des titres, des phrases en marge, des informations périphériques (notes, références, etc.) et des illustrations, cet ensemble constituant le paratexte ».

Jacobi D.,Textes et images de la vulgarisation scientifique -Berne, P. Lang, 1987. (Coll. Explorations), 170 p.

[2Gérard Genette : le paratexte est " l’ensemble de productions discursives qui accompagnent le texte ou le livre".
Il en propose deux types : le paratexte éditorial, qui relève de l’éditeur, et le paratexte auctorial, qui appartient à l’auteur. A cela, il ajoute les deux composantes : le péritexte et l’épitexte. Le péritexte est constitué des éléments discursifs qui se trouvent autour du texte dans l’espace même du volume ; l’épitexte regroupent ceux qui entourent le livre et se situent à l’extérieur du livre.

Gérard Genette, Seuils. Paris, éditions du Seuil, 1987. (Collection Poétique), 389p.